lundi 19 septembre 2016

L'Homme Nu(mérique) de Dugain et Labbé : réflexion sur l'émergence d'une nouvelle société à terme


Les représentants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) comme ceux des autres géants numériques appelés NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber) sont désormais accueillis dans une majorité d'États comme des représentants officiels diplomatiques. Tant pour régler des différends fiscaux que pour inciter les dirigeants desdites sociétés à investir dans le pays. Songeons par exemple que si Apple avait été considéré comme un État en 2015, il serait devenu le 42ème pays le plus riche au monde de par ses revenus générés [1] [2].

Pour autant, ces entreprises ne sont pas que de simples entités produisant des concepts et/ou connectant les avatars d'individus, elles sont bien plus que cela. Les États étant corsetés par leurs dettes, désavoués par leurs administrés et alourdis par une administration incapable de se réformer, les géants du numérique tendent à se substituer à ceux-ci.

Fort de ce constat, l'ouvrage de Marc Dugain et de Christophe Labbé mérite une grande attention pour son panorama décapant de ce monde nouveau. En dépit de quelques imprécisions, sur des chiffres ou des lieux (le Flash-Crash de mai 2010 a eu lieu à la bourse de New-York et non celle de Londres par exemple ou encore les deux milliards de dollars de l'Oculus Rift appartenant à Facebook est une somme qui a servi non à son élaboration mais à son acquisition), la vraie plus-value de leur travail collaboratif c'est la réflexion de fond sur la révolution du numérique. Ce que les auteurs nomment nouvelle révolution industrielle sans croissance. Ce qui fait implicitement référence à l'avènement de l'industrie 4.0. Or cette industrie 4.0 va évacuer les derniers cols bleus des entreprises par une augmentation des robots intelligents et de leur auto-maintenance, mais va aussi dans le même temps, et inévitablement, amorcer l'élagage du côté des cols blancs avec l'introduction de capacités programmées pour se perfectionner d'elles-mêmes.

Encore épargnées jusqu'à aujourd'hui, les professions libérales vont très prochainement souffrir : la puissance et l'évolution algorithmique font grimper de façon substantielle la probabilité de rendre obsolètes certains métiers comme celui de conseiller juridique, de médecin généraliste ou de chauffeur de taxi. Pas tout de suite encore, non, mais demain oui. Le meilleur exemple peut être relevé dans la sphère des transactions financières : le trader à la criée (parket in trading) ou devant son écran ou encore au téléphone avec son broker c'est terminé.

Mais plus encore, c'est le rôle de l'homme en tant que citoyen et sa place dans la démocratie qui va être sérieusement chahutée. D'ailleurs l'objectif des GAFA et des NATU serait bel et bien une démocratie algorithmique où les prédictions remplaceraient les élections, la déliquescence du système démocratique actuel renforçant et légitimant leur vision. Surtout avec les abdications successives de politiques qui par faiblesse, incompréhension ou cupidité s'adossent à ce projet techniquement déjà réalisable. Pas tous bien évidemment, et c'est cela qui gêne encore les géants du numérique mais dans la masse de données qu'ils récoltent, il existe nombre d'informations à même de faire choir ces anthro-obstacles. 
Élément symptomatique : tant Tim Cook (Apple) qu'Éric Schmidt (Google) ont refusé d'entrer au gouvernement américain. Et d'autres moins connus ont de la même manière décliné l'offre pour se retrouver dans de confortables locaux avec de non moins confortables salaires. Le public n'attire plus et provoque même un certain urticaire aux tenants de la pensée libertarienne, très en vogue chez les pontes de la Silicon Valley [3].
Et les réflexions sur des nations-flottantes (seasteadings) ne sont pas anodines non plus, elles sont d'autant moins saugrenues qu'elles s'inscrivent dans une volonté féroce de se défaire de l'État-nation, de ses règlementations... et impositions!

Saluons le rappel fort à propos quant à l'origine grecque du monde occidental dont les pans sont abattus les uns après les autres (géographie, histoire, mortalité, identité) par les applications modernes présentes et futures avec l'appoint mortifère de certaines forces politiques qui par détestation de l'humain ou par pure clientélisme électoral en viennent à abraser des siècles de construction intellectuelle humaniste. Le chiffre remplaçant la lettre, le quantitatif effaçant le qualitatif.

La complicité des gouvernants n'est pas ailleurs pas éludée puisque l'orgie de mécanismes de surveillance, sans que ces derniers n'aident fondamentalement à éviter les drames, resserre inexorablement les mailles autour du citoyen. Le simple fait qu'il se déconnecte est passible de suspicion par les autorités. Seulement à ce petit jeu, les pouvoirs publics ne sont pas les plus forts et leur fatuité les empêche de comprendre qu'une autre toile se tisse au-dessus de la leur, avec un maillage plus imparable par des prédateurs encore plus voraces. Dans cette poursuite de surveillance, la liberté ne sera plus à terme qu'une option chèrement vendue aux seuls citoyens pouvant se permettre d'y échapper.
Le passage sur l'avènement d'algorithmes prédictifs au sein de l'appareil judiciaire renversant la présomption d'innocence au profit de la présomption de culpabilité est déjà en cours, et tant pour des raisons de coût que de rapidité du traitement de dossiers (songeons déjà à l'élargissement actuel des ordonnances pénales dont les droits de l'administré sont réduits à peau de chagrin), ceux-ci vont inéluctablement bouleverser notre politique pénale.

Sans que cela ne soit particulièrement inattendu, les enfants des cadres supérieurs oeuvrant dans la Silicon Valley sont éduqués dans une école spéciale où leur culture est principalement classique et la connection à des écrans l'exception. Ce simple fait mérite à lui seul une réflexion attentive par le lecteur.

Très dense malgré moins de deux cents pages, l'ouvrage est d'autant plus pertinent qu'il s'appuie sur des citations et des éléments tangibles. Ce n'est pas de la futurologie, juste une projection à moyen terme. Et il est utile que les citoyens sachent de quoi leur avenir sera fait.

[2] En 2015 le PIB des États-Unis était estimé à 18 000 milliards de dollars, la France à 2 400, l'Espagne à 1 200, le Nigéria à 492 et le Chili à 240. Apple avec ses 231 milliards de dollars passerait devant la Finlande, le Portugal ou encore le Qatar.
[3] Un contre-exemple peut cependant être formulé avec la présence dans l'équipe de campagne d'Hillary Clinton de Stephanie Hannon, qui a officié au sein d'Even Brite, Facebook et Google. Cependant l'on peut subodorer que la présence au plus haut sommet dans une campagne électorale d'une vétéran de ce milieu serait pour les géants du numérique l'opportunité de s'assurer d'un potentiel futur chef d'État acquis à leurs objectifs.

mardi 30 août 2016

Rouler à l'hydrogène : Pininfarina et GT Speed ouvrent les valves



Chers visiteurs,

Dans mon ouvrage Automobiles 3.0, j'évoquais l'émergence de solutions plus écologiques pour les futurs déplacements. L'électromobile tenait une part conséquente dans mon panorama mais l'hydrogène, au travers la pile à combustible, n'était pas éludé pour autant. Principalement au travers de la première automobile de série fonctionnant sur ce principe : la Toyota Mirai [1] (de nombreux concepts furent ébauchés, sans lendemain industriel).

Comme souvent, l'évolution est descendante : les technologies les plus abouties sont intégrées dans les véhicules haut de gamme, voire de luxe, avant de se diffuser au fil des années vers les gammes inférieures.

C'est fort de ce constat qu'il est passionnant d'observer l'initiative du designer italien Pininfarina [2] avec l'appoint de l'expertise technique des helvètes de chez Green GT (dont on se souvient en France de leur Citroën Survolt) : après une présentation au salon de Genève 2016, le concept reçu un accueil jugé suffisamment probant pour entrevoir le lancement d'une production en petite série.

Les caractéristiques techniques sont à même de favoriser la curiosité, à défaut de l'engouement, des amateurs de belles mécaniques :
  • vitesse de pointe à 300 km/h
  • 0-100 km/h en 3,4 secondes
  • 1420 kilogrammes (plus seulement 6,1 kilos avec combustible embarqué)
  • stockage d'hydrogène par pression de 700 bars
  • 500 chevaux-vapeur, soit 370 kilowatts de puissance

Il est trop tôt pour prédire que la Pininfarina H2 Speed bouleversera les mentalités et les habitudes de consommation, cependant l'essai de style qui pourrait devenir une réalité tangible, même pour un faible nombre d'unités, est à saluer.



[1] L'émission Turbo a livré son appréciation du modèle :
[2] Entreprise fondée par Gian Battista Pinin Farina, perpétuée et étendue par son fils Sergio Farina (1926-2012) était un carrossier italien très lié au constructeur Ferrari, non sans travailler sur quelques marques tierces telles Bentley (Azure) ou Peugeot (406 Coupé). L'entreprise fut rachetée à la mort de l'intéressé par le conglomérat indien Mahindra.

Le site officiel de Pininfarina :

vendredi 19 août 2016

Préparer l’avenir, affermir le présent : les choix de Vladimir Poutine

10 août 2016 : Vladimir Poutine annonce que les services de renseignement russes ont déjoué plusieurs attentats ukrainiens, diligentés par les autorités de Kiev, en passe d'oeuvrer sur le sol de Crimée. L'annonce est d'autant plus inhabituelle que d'ordinaire ce type d'accusation est l'apanage du gouvernement ukrainien. Le ton solennel du président russe suivi de mouvements de troupes aux frontières ukrainiennes ont relancé une situation de crise qui tendait à s'appaiser, même relativement, dans la région.

russia_ukraine_flags

12 août 2016 : Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle et fidèle compagnon de Vladimir Poutine, est muté, à sa demande est-il bien précisé, aux questions d'environnement et de transports (sic). Il est remplacé par Anton Vaïno, ambitieux quadra et diplomate de métier, au même poste, et sur recommandation du partant est-il une nouvelle fois précisé.

Si le lien entre les deux évènements n'apparait pas clairement, il ne saurait pour autant être éludé si l'on considère l'imbrication du contexte interne et externe propre au pays.


Ainsi sur le plan interne, Poutine joue sur les deux camps : les libéraux contre les siloviki (les membres des structures de force). Le « déplacement » public de Sergueï Ivanov a été un signal fort : c'était un homme issu du même milieu que le président de la Fédération, un dur parmi les durs. Il pourrait signifier (conditionnel de rigueur mais des indices le laisse penser) qu'un remplacement est en cours : Vladimir Poutine sait que son âge va devenir de plus en plus un handicap (actuellement soixante-trois ans) et il entend laisser le pays entre de bonnes mains pour son avenir. Dmitri Medvedev aurait pu être cet homme là, mais dans l'action (la crise militaire avec la Géorgie en 2008) l'ancien agent du KGB comprit qu'il était friable car hésitant d'où sa mise sous tutelle pendant la durée du mandat de ce dernier au poste présidentiel avant la reprise en main de 2012 ponctuée par la nouvelle élection à la présidence de Vladimir Poutine. Cependant, il est apparu très rapidement nécessaire de prévoir une relance économique et des signaux à la population doivent être envoyés, et ceci afin de préparer les élections présidentielles de 2018. La disparition de la figure d'opposition libérale Boris Nemtsov le 27 février 2015 a renforcé auprès d'une frange du public l'image d'un pouvoir gouverné par les conservateurs. C'est cette image que Vladimir Poutine souhaiterait infléchir avec une jeune garde libérale-patriote. En bon stratège politique et soucieux de la santé économique du pays, il semble désormais favorable à laisser les jeunes pousses de ce courant s'étendre jusqu'à certaines places d'importance : un test grandeur nature serait en phase d'être initié sur le plan national, non sans arrière-pensée sur le plan international en offrant une meilleure vision de la Russie par la survenance d'une génération jeune, ambitieuse, ouverte mais éloignée du libéralisme pro-occidental de l'opposition.

Sur le plan externe : le regain de crise avec l'Ukraine intervient après que les européens eurent signifié le 1er juillet dernier que les sanctions seraient encore maintenues pour six nouveaux mois. Poutine a acté que pour l'heure il n'y avait rien à gagner à être conciliant avec les européens, qu'il restait cependant incontournable comme solution sur ce théâtre stratégique (de la même manière qu'en Syrie) et enfin il jauge, non sans justesse, que les américains alors en pleine campagne électorale ne bougeront pas tant que la gravité d'actes géopolitiques ne menace pas directement leurs intérêts immédiats. De fait, pousser ses pions en Crimée aurait une quadruple signification pour le maître du Kremlin : 1) rassurer les criméens que la Russie est là pour les protéger avec des mouvements visibles de troupes sur le territoire 2) obliger les ukrainiens à une course aux armements qu'ils ne peuvent pas assumer en raison de leur situation économique catastrophique 3) faire comprendre aux occidentaux, européens en premier, qu'il n'y aura pas de retour en arrière et qu'ils feraient mieux de prendre pour acquis la Crimée à la Russie et que s'il le souhaitait, serait en mesure de faire encore plus mal dans le Donbass contrairement aux affirmations des pro-sanctions 4) diviser les forces ukrainiennes entre le front oriental et son pendant méridional pour mieux les affaiblir en les obligeant à une tension et un renforcement soutenus.

Les deux éléments seraient manifestement liés. Redonner un bol d'air économique à l'intérieur ainsi que s'assurer le soutien d'une jeune garde, gonfler les muscles et essouffler l'Ukraine et ses alliés économiquement à l'extérieur (le Fonds Monétaire International comme la Banque Mondiale sont très rétifs à toute nouvelle aide d'autant que la monnaie locale a dévissé lourdement, 49% en 2014 puis 25% en 2015, ce qui mécaniquement n'arrange pas le remboursement des dettes). Dans un scénario idéal pour le Kremlin : un courant libéral-patriote au pouvoir en Russie après les élections de septembre 2016, lequel pourrait bénéficier d'un allègement, même partiel, des sanctions économiques d'ici quelques mois (l'Italie, la France et l'Allemagne étant sensibles à cette solution tandis que la Pologne se défie de plus en plus des dirigeants ukrainiens qu'elle a pourtant supporté sans réserve depuis les évènements de 2014) tout en faisant acter un conflit gelé dans le Donbass et une main-mise territoriale sans contestation internationale en Crimée. La venue le 9 août du président turc Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg, initiant un début pragmatique de réconciliation depuis l'affaire de l'avion abattu en novembre 2015, a aussi privé les occidentaux et l'Ukraine d'un allié régional pour peser sur les actions de la Fédération de Russie dans le secteur de la mer Noire.

Vladimir Poutine connait toute l'importance du temps long, et table sur la durée pour asseoir les résultats de ses actes : pour ce fait, il n'entend pas dissocier les affaires internes des affaires externes quant à leur importance.

mercredi 10 août 2016

L'architecture (des circuits) est un sport de combat



La désaffection croissante au fil des années de la Formule 1 par le public amateur de compétitions automobiles tient à de multiples facteurs. Que ce soient la réglementation erratique, fluctuante y compris au sein d'une même saison, devenue absconse pour le béotien qui ne possèderait aucune base en droit et en ingénierie électro-dynamo-mécanique ; l'introduction massive de l'électronique embarquée, castrant les pilotes et aliènant une partie de leur libre arbitre durant la course ; le manque de suspense en raison d'une prédominance trop affirmée d'un constructeur sur tous les autres ; la primauté de l'enjeu sur le jeu où des pays sans passé ni culture du sport automobile accueillent des Grands Prix au détriment de vénérables icônes historiques sur la seule base du lucre à court terme. Tous ces éléments concourrent depuis de nombreuses années à une dégradation continue de cette discipline censée être le pinacle pour tout pilote ambitieux.

Le meilleur exemple puisé dans l'actualité récente au moment de la rédaction de cette analyse est la chute brutale de fréquentation du Grand Prix d'Autriche où des 80 000 spectacteurs en 2014, le plafond s'est abaissé à 30 000 pour l'édition 2016 : soit 62,5% de décrue! Et si la guichetterie n'est plus le principal poste de revenus de la Formule 1 en raison de l'inflation des droits de retransmission télévisuelle (en Europe, la majorité des détenteurs de ces droits sont des chaînes cryptées prêtes à débourser sans compter), il n'en demeure pas moins que ce recul est symptomatique d'un malaise très profond.

Cette problématique qui avait trouvé place au sein de mon dernier ouvrage Automobiles 3.0 s'est aussi focalisée sur une troisième raison : la sécurisation à outrance des circuits. Ou plus concrètement et explicitement : leur aseptisation planifiée en amont ou leur scarification en aval.

Car une majorité de circuits majeurs contemporains partage un facteur commun : des tracés proches d'un intérêt zéro pour le spectateur, où le développement n'est qu'une succession de lignes droites parachevées par des épingles. Cette formule, en rien magique, est l'antidote parfait contre la sportivité : les dépassements sont rares, et l'adresse des pilotes reléguées à un ballet entre accélérations brutales et freinages de même nature.

Quiconque a déjà parcouru, y compris en simulation, les circuits de Laguna Seca (États-Unis), Spa-Francorchamps (Belgique), Nordschleife (Allemagne), Brands Hatch (Angleterre), Mugello (Italie) ou encore Bathurst (Australie) comprendra sans peine pourquoi ces derniers sont populaires : ils ont une âme, une histoire et une attache physique au lieu. Que dire en revanche des très ennuyeux tracés que sont Circuit of the Americas (États-Unis), Moscow Raceway (Russie), Hungaroring (Hongrie), Korea International Circuit (Corée du Sud) ou encore Catalunya (Espagne) ? Mention spéciale pour le « charcutage » d'Hockenheim en 2002 : là où autrefois le spectateur attendait avec délectation la sortie de la profonde forêt des pilotes, désormais il a désormais affaire à des tourniquets de véhicules qui tentent tant bien que mal de se dépasser. Certes il ne perd plus de vue le ballet des monstres mécaniques, mais cette plongée dans la sombre antre sylvestre avait pour effet de stimuler les imaginations... La même maladie frappa Silverstone (Angleterre) : là où le circuit d'origine possédait de longues lignes droites reliées par des courbes rapides, le bistouri des architectes de l'asphalte l'a rendu vilain à souhait en le torturant à l'extrême et lui faisant perdre son harmonie d'origine.

Il serait commode d'accuser Hermann Tilke [1] comme l'instigateur de ces tracés dévitalisés, seulement si celui-ci est en effet le concepteur de nombreux d'entre eux, il n'en est que le maître d'oeuvre et non d'ouvrage (qui plus est, toutes ses réalisations ne sont pas contestables sur le plan du spectacle, tel le tout nouveau circuit urbain de Bakou en Azerbaïdjan). Préalablement à toute édification, il existe un cahier des charges élaboré en amont et c'est celui-ci qui conditionne énormément le futur circuit. Or, la croyance actuelle qui est de sécuriser à outrance, d'aplanir la topographie, courber jusqu'à l'aigu les lignes, aboutit au désastre auquel on assiste : l'on élague jusqu'à refuser l'existence de l'environnement.

Effet pervers de ces mesures : certains pilotes n'hésitent plus à détourner l'esprit des grandes zones de dégagement, initialement pensées pour éviter tout risque lors d'une sortie de piste, afin de pouvoir enfin dépasser leurs adversaires. Et ce au grand dam des instances sportives qui s'alarment et s'empourprent de telles pratiques. Seulement, si les circuits actuels n'offrent guère les moyens de permettre un bouleversement de la hiérarchie en course, alors certains téméraires prennent leurs dispositions pour tenter de bousculer ce qui peut encore l'être. Car quoi de plus soporifique qu'une suite de véhicules, façon convoi, aux positions inchangées de tour en tour?

Je ne saurais prétendre qu'un circuit plus écologique, plus respectueux des courbes et des dénivelés et plus harmonieux dans ses traits aiderait la Formule 1 à sortir de l'ornière actuelle (les acteurs décisionnaires le désirent-ils au fond?). En revanche pour les autres disciplines en vogue, Formule E, WRX, GT ou Endurance, il serait bon que leurs bolides puissent disposer d'un terrain de jeu naturel et sur mesure où fuse la jouissance plutôt que la frustration. La passion de la compétition automobile n'est pas innée : parfois elle s'hérite, le plus souvent elle se stimule.

Si en 2015 Niki Lauda, triple champion du monde de Formule 1 et président non-exécutif de Mercedes, appelait de ses voeux à plus de risques sur les circuits (et non pas plus de dangerosité, la nuance sémantique étant de mise), la conception de futurs circuits devrait laisser plus d'espace à ces fameuses prises de risques afin que le spectacle revienne. De même que le pilote devrait rester seul maître à bord et non être assisté électroniquement à outrance.
Ces enjeux sont aussi d'ordre financier car la bulle spéculative qui guette la Formule 1 éclatera tôt ou tard brutalement, et elle fera de gros dégâts tant le différentiel entre les droits de diffusion croissants et l'appétence décroissante du public est devenu disproportionné. Si la Formule 1 veut rester sur le devant de la scène, alors elle se doit d'évoluer vers plus de simplicité, plus de risques et plus d'autonomie en faveur des pilotes. Et il y a tout lieu de penser que ces derniers souhaitent continuer à vivre leur passion, et seraient tout à fait enclins à ce changement de politique.
Reste à savoir si les argentiers de ce sport sont prêts à évoluer en ce sens?

Enfin pour conclure, comme le déclame si bien l'architecte Rudy Ricciotti :
« ... le danger surgit quand les architectures se copient les unes les autres pour finir fondues en une seule et unique croyance, une seule et même idée, tel un minimalisme de supermarché. La standardisation est un laminoir qui vous pèle l'âme jusqu'à l'os. » [2].

[1] Hermann Tilke est un concepteur de circuits automobiles, souvent consulté pour l'édification à la fois du tracé mais aussi des édifices limitrophes. Sa société propose toute une gamme de services en matière de génie civil.
Site officiel : http://www.tilke.de

[2] L'intégralité du propos peut être lue dans son ouvrage L'architecture est un sport de combat, éditions Textuel, 2013

vendredi 5 août 2016

D'Euromaïdan à la Crimée : la double surprise stratégique


L’Ukraine est un pays européen singulier dont l’histoire se confond sur une très grande période avec celle de la Russie. Territoire souvent convoité par des puissances parfois éloignées géographiquement, il fut à la fois scythe, grec, russe, polono-lituanien, turc, génois, austro-hongrois et même pour un temps bref, allemand. La dissolution de l’Union Soviétique, si elle permit au pays de recouvrer son indépendance, libéra dans le même temps un conflit larvé avec la Russie, se cristallisant autour de la base de Sébastopol et la flotte de la Mer Noire en Crimée. Sur le plan interne, cette jeune nation fut sempiternellement tiraillée par des orientations contraires et une corruption endémique laissant le pouvoir aux intrigants et aux oligarques : les héros et héroïnes d’un jour pouvant se retrouver parias le lendemain.

Cette instabilité chronique ne facilita pas les échanges avec l’Union Européenne, l’OTAN ou la Russie. L’année 2014 se révéla décisive sur le plan intérieur, accouchant d’une Ukraine gigogne dont les effets perdurent en 2016.

Euromaïdan : les prémices

Lorsqu’en 2010 le Président ukrainien Victor Yanoukovitch est enfin élu après son échec six ans plus tôt, c’est un retour de balancier de l’équilibre politique intérieur de l’Ouest nationaliste vers l’Est pro-russe. Pareil coup de théâtre ne put s’effectuer qu’avec l’apport des déçus de la Révolution Orange de 2004 tant les déchirures entre le Premier Ministre Ioulia Tymochenko et le Président d’alors Viktor Iouchtchenko précipitèrent la victoire du camp de Yanoukovitch.

Toutefois ceux qui avaient prédit que le nouveau maître de l’Ukraine serait un pantin servile des intérêts de Vladimir Poutine furent démentis par les faits. L’homme fort de cette ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, consécutivement à l’implosion de l’Empire rouge, se ménagea avec une certaine réussite les attentes des uns et les bienfaits des autres. Réussissant le tour de force à obtenir un accord sur le gaz profitable à son pays sans rompre les liens et les velléités d’arrimage à l’Union Européenne. Madré, Yanoukovitch fut cependant à terme acculé à un choix qu’il ne put difficilement repousser plus en avant : celui d’entrer sans retour comme membre de l’Union Européenne dont l’Ukraine avait manifesté sa volonté d’être membre depuis… 1994, acté par un accord d’association (European Union Association Agreement) signé en ce sens. Renforcé par un accord complémentaire sur la liberté du commerce transfrontalier en 1999 (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) qui ne sera pourtant finalisé qu’en… juillet 2012!

Dans le même temps, la Russie en oripeaux des années 1990 s’était relevé, recomposant les moyens de sa puissance et par là même de sa politique étrangère sous la houlette de Vladimir Poutine parvenu au faîte du pouvoir en tant que président par intérim surprise en décembre 1999. Et s’offrant un levier de prime importance par la manne du pétrole et surtout du gaz via des conglomérats épurés puis réorganisés. Les autorités russes employèrent à plusieurs reprises cette arme redoutable qu’est la menace de couper la distribution de gaz, mise à exécution envers le Bélarus et plus encore envers l’Ukraine, dont la plus importante démonstration fut la crise hivernale 2004-2005 coïncidant avec la révolution orange. Par ailleurs la position russe mit en porte-à-faux les dirigeants occidentaux en insistant sur le fait que les prix du gaz préférentiels autrefois accordés sous l’Union Soviétique ne pouvaient plus avoir cours après les indépendances des différents pays la composant autrefois : ces derniers devant être traités en tant que clients et espaces de transit, arguant que tel était au fond la logique du système libéral économique défendu par les européens et les américains. Un accord en avril 2010 entre Medvedev et Yanoukovitch mit cependant temporairement fin à cette crainte répétée d’une coupure en l’assortissant de clauses diverses dont la fameuse reconduction du bail pour vingt-cinq ans du port de Sébastopol au profit de la marine russe, ce qui laissait le temps aux russes pour mettre en service le port de remplacement, Novorossiisk. Au passage, Yanoukovitch en profita pour faire accuser de corruption l’ancienne égérie de la révolution de couleur, Ioulia Tymochenko, laquelle avait été à l’origine du précédent accord gazier bilatéral : une manière pour lui de solder le camouflet de 2004.

Il serait erroné de prétendre que l’Union Européenne eusse été inerte ces dernières années concernant la question ukrainienne : le Partenariat Oriental avait en effet été amorcé en mai 2009 pour attirer et faciliter l’entrée future de pays limitrophes ou dans la sphère d’influence de la Russie. Ont été spécifiquement visés l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Bélarus, l’Ukraine et la Moldavie. Les succès furent très modérés, et si l’Ukraine comme l’Arménie avaient manifesté dans un premier temps une approche volontariste en ce sens, l’automne 2013 a rapidement douché les plus europtimistes. Le sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre n’ayant entériné que le recul consommé de ces deux entités.

La nature ayant horreur du vide, c’est vers l’Union Eurasiatique, parfois énoncée sous l’abréviation EURASEC ou CEEA (Communauté Économie Eurasiatique) et dorénavant UEA (Union Économique Eurasiatique), que se sont tournées les têtes de ces deux États : un ensemble économique de libre-échange regroupant à l’époque la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus, visant à faciliter le transit de marchandises en levant les obstacles douaniers, avec en ligne de mire une union plus large visant les personnes, les capitaux et la monnaie (sous une forme à déterminer mais vraisemblablement un panier de devises où le rouble serait dominant).

C’est en effet le dilemme qu’eurent à évaluer les autorités ukrainiennes : l’étape de plus vers l’Union Européenne aurait fermé les marchés de cet ensemble. Une menace même pas voilée depuis le Kremlin qui se fit fort de rappeler que la Russie était, et de loin, le premier client de l’Ukraine à hauteur de 25% de ses exportations. Chiffre auquel l’on peut même rajouter les 7% supplémentaires relatifs aux deux autres membres de l’Union Économique Eurasiatique. Une perspective de complications administratives et d’étranglement économique dans un contexte où l’envolée presque ininterrompue depuis 2007 de la dette ukrainienne laisse craindre le pire dans ce cas de figure.

Révolution orange bis tendance rouge sang

Le président Yanoukovitch dut choisir impérativement fin 2013. L’offre de Vladimir Poutine de lever les barrières douanières, de consentir à un tarif préférentiel permanent du gaz russe,  d’assortir la transition par un prêt de 15 milliards de dollars (le pays est alors en récession, la Russie achetant des bons du trésor ukrainien pour soulager le fardeau de la dette) opèrent la bascule : l’Ukraine se tourne implicitement vers l’Est le 21 novembre 2013 par le refus de signer l’accord d’association avec l’Union Européenne.

À partir de cette date, les évènements vont s’enchaîner très rapidement vers l’inexorable.
La place de l’indépendance à Kiev est envahie par des manifestants pro-européens (ce qui lui donnera à la postérité le nom d’Euromaïdan), lesquels seront délogés par la police anti-émeute sans ménagement aucun. Mais le ballet expulsion-occupation est incessant et les contestataires se retrouvent de plus en plus nombreux au fil des jours, bravant l’interdit. 

Et si le 17 décembre un accord est entériné entre Yanoukovitch et Poutine, le sort du premier est désormais scellé en raison d’une situation mal gérée et gangrenée par la brutalité du pouvoir d’un côté et l’émergence d’éléments de plus en plus extrémistes de l’autre. Alors que le froid hivernal ne dissuade en rien les manifestants d’occuper la place, le 16 janvier sont votées de sévères lois anti-manifestation, achevant de discréditer le pouvoir législatif, la Rada, en place. Le 22 janvier, les premières victimes sont à déplorer. Le 25 janvier, dans un geste de conciliation, Yanoukovitch offre le poste de Premier-Ministre à Arseni Yatseniouk et celui de vice Premier-Ministre à Vitali Klitschko (le champion du monde de boxe WBO/WBC) : refus des deux concernés.

Sans sortie de crise en vue avec des provocations sporadiques, le climax est atteint lorsque la police tente le 19 février au petit matin de faire évacuer la place : les tirs claquent et plusieurs policiers y laissent la vie suivis de manifestants. La foule déchaînée prend possession des bâtiments officiels le 20 février après l’affaire des snipers [1]. Le 21 février, c’est un Yanoukovitch acculé qui acquiesce au retour de la constitution de 2004, à un régime plus parlementaire ainsi qu’à des élections anticipées puis s’enfuit en soirée. La pasionaria Youlia Timoschenko, en détention depuis décembre 2011 est libérée.

Retour de flamme

La fuite de Yanoukovitch le 22 février acta la victoire du mouvement Euromaïdan, et ses membres les plus trublions ne manquèrent pas de le faire savoir tout en poussant la Rada à adopter des mesures vexatoires pour les populations russophones.

Le tournant et la reprise en main par la Russie d’une situation qui lui avait échappé lui fut fournie sur un plateau par l’abrogation précipitée et inopportune le 23 février 2014 de la loi sur les langues régionales votée en juillet 2012. Cette action est certes mal vécue dans l’Ouest de l’Ukraine mais tout autant en Crimée où près de 60% de la population est russophone avec une forte minorité de dialectes turcophones comme le tatar.

Tout se précipite, politiquement et militairement : après le 23 février, des mouvements naissent dans la péninsule de Crimée pour contester les évènements de Maïdan et les premières décisions prises. Dans la nuit du 26 au 27, les bâtiments officiels de la république autonome de Crimée sont occupés promptement par des manifestants pro-russes appuyés semblerait-il par un commando. Le 28 février, des opérations militaires russes aux abords de la frontière orientale ukrainienne sont exécutées afin de leurrer les troupes ukrainiennes tandis que bien plus au sud et de façon moins ostentatoire, des forces désilhouettées prennent position sur les deux principaux aéroports de la région et s’en assurent le contrôle total.

Dès lors, la Russie par les voix du corps législatif puis celui de l’exécutif se donne l’autorisation d’intervenir pour protéger la base de Sébastopol et ses environs immédiats. Les séparatistes pro-russes se multiplient et se rendent maîtres des centres logistiques et communicationnels névralgiques, coupant tout le territoire du reste de l’Ukraine dont le gouvernement peine à émerger : les voix du président par intérim Oleksandr Tourtchynov et de son premier ministre Arseni Iatseniouk restent inaudibles et les ressources militaires difficilement mobilisables en raison du chaos persistant en d’autres zones (Odessa, Donetsk, Lougansk).

Pire, le 2 mars, l’amiral Berezovsky commandant les forces navales ukrainiennes fait défection au profit de la Russie et paralyse pour un temps toute capacité d’intervention navale. Profitant de la confusion, l’amirauté russe sacrifie le 5 mars son croiseur Ochakov afin de bloquer l’accès à la Mer Noire aux forces maritimes ukrainiennes encore capables de peser dans la balance des forces alors qu’elles sont rassemblées à Novoozerne (lac intérieur Donouzlav, Crimée). L’impossibilité pour les navires ukrainiens encore sur place d’accéder en pleine mer les prive de toute possibilité d’agir sur le cours des évènements futurs.

Sans force navale conséquente à disposition, sans possibilité d’employer les aéroports régionaux et sans visibilité sur l’état des forces terrestres acquise au gouvernement de Kiev (il sera admis ultérieurement par le ministère de la défense ukrainien que la moitié des effectifs locaux avait rejoint le camp russe), le compte à rebours vers le détachement de la péninsule était enclenché et ne faisait à ce stade guère plus de doute.

Sergueï Aksionov, nouveau Premier Ministre de Crimée depuis le 27 février 2014 en remplacement d’Anatoli Moguiliov, un ancien soutien de Yanoukovitch, impose un référendum posant la question soit d’un rattachement à la Fédération de Russie ou soit à un retour à la constitution de la République de Crimée de 1992 (c’est-à-dire dans le giron ukrainien). Il déclara préalablement l’indépendance de son territoire le 11 mars, le tout en arguant du précédent kossovar pour justifier devant les occidentaux de cette possibilité d’auto-détermination. Le 16 mars, la question est posée et la voie du rattachement est sanctionnée par 96,6% des suffrages exprimés.

Le 18 mars 2014 par un traité d’intégration signée par les deux parties en présence, la République de Crimée devient sujet de la Fédération de Russie et le demeure encore jusqu’à ce jour.

Ce qui est remarquable c’est à la fois la rapidité et le professionnalisme de la prise en main du territoire (d’une superficie pourtant conséquente de 27 000 km2) par les forces russes : une opération qui stupéfia les observateurs du monde entier.

Les experts s’accordent pour signifier combien le contrôle de la Crimée par les forces russes fut une formidable démonstration de leurs capacités retrouvées en matière de projection et d’opérations clandestines. La véritable surprise fut principalement à ce stade : l’exécution rapide et très professionnelle du rattachement du territoire à la Fédération de Russie.

Deux réelles surprises stratégiques ?

En Ukraine, le pouvoir politique a depuis le début de son indépendance été soumis à de fréquents et violents remous (Leonid Koutchma, le premier Président de l’ère moderne fut vilipendé pour avoir plongé son pays dans les affres de la corruption et ne cessa de louvoyer entre les pays occidentaux et la Russie). Rien d’étonnant lorsque l’on considère le pays comme une zone frontière où s’entrechoquent des différences historiques, culturelles, religieuses, linguistiques et ethniques fondamentales. Le renversement du pouvoir en 2014 n’est que l’ultime avatar de retournements politiques plus ou moins conséquents depuis 1994. Et si depuis juin 2014 l’Ukraine a signé avec l’Europe un accord d’association, ce fut sans susciter grand enthousiasme parmi les membres de l’Union Européenne déjà embarrassés avec le cas de partition territoriale et politique de Chypre [2]. Du reste, la mise en conformité des lois et circuits économiques ukrainiens sur les standards européens a déjà abouti à de substantielles coupes budgétaires couplées à la hausse de tarifs nationaux (comme celui du gaz), laissant le pays très affaibli économiquement.

En Russie comme souvent ailleurs, les services de renseignement et le monde militaire sont à la fois en première ligne et en dernière ligne lors des crises majeures : première ligne pour combattre, dernière ligne pour défendre les bases civilisationnelles du pays lorsque la déliquescence politicienne prend le pas. Au vu des évènements ukrainien, il était naturel que les structures de force (les siloviki) aient déjà un plan de sauvegarde des intérêts de la Fédération en Crimée, il est en revanche moins évident que la guerre du Donbass (partie orientale de l’Ukraine) eut été préparée de longue date, et semble plus résulter de l’opportunité de profiter des maladresses politiques de Kiev que de la réalisation d’une stratégie prévue de longue date par les hiérarques politiques et militaires de Moscou (ce qui n’excluait pas l’envoi de conseillers militaires).

Le conflit du Donbass n’est pas éteint en ce jour, et des escarmouches régulières et sporadiques sur la ligne de front stabilisée empêchent tout retour à la normale mais sans entraîner pour autant de changement de démarcation. Ce conflit gelé n’est par ailleurs pas sans rappeler le Haut-Karabagh qui n’a toujours pas été résolu et qui ressurgit violemment en avril 2016, nécessitant l’intervention diplomatique de la Russie pour calmer la tentative militaire de l’Azerbaïdjan de s’imposer militairement après quelques gains territoriaux (non sans avoir essuyé des pertes plus conséquentes que l’Arménie). L’Est ukrainien offre comme perspective de rejoindre  le sort de ces territoires supportés par la Russie avec un statut de semi-indépendance vis à vis des entités dont elles ont été détachées (Alanie du Sud, Abkhazie, Transnistrie).

Épilogue toujours ouvert

Malgré les accords de Minsk 2 signés en février 2015, les effets de cette double surprise stratégique n’en finit pas de pourrir les relations Est-Ouest. Sur le plan politique avec des sanctions occidentales auxquelles a répondu un embargo alimentaire russe occasionnant des difficultés économiques tant en Russie qu’en nombre de pays européens ; sur le plan financier où l’Ukraine n’a pas remboursé les 3 milliards de dollars d’obligations à la partie russe (le FMI ayant qualifié cette dette de souveraine et non de commerciale) ; sur le plan énergétique où l’approvisionnement en gaz demeure toujours une affaire politique et une épée de Damoclès pour l’Ukraine ; sur le plan démocratique où parlement comme gouvernement ukrainien ne se sont guère distingués pour l’heure en des avancées notables dans un pays où la corruption est devenue plus que problématique, pour ne pas dire incapacitante, ayant déjà édulcoré les principes fondateurs d’Euromaïdan [3]. Il n’est pas dit que la zone eusse épuisé tout son potentiel de surprise stratégique…


lundi 25 juillet 2016

Dossier estival Écho Radar : cygnes noirs et surprises stratégiques


Chers visiteurs,

Dans le cadre de son dossier estival, toute l'équipe d'Écho Radar vous propose de suivre de nombreuses analyses sur le thème des cygnes noirs et surprises stratégiques.

Depuis 2006 et le livre éponyme de N. Taleb, le concept de cygne noir est devenu à la mode pour qualifier ces évènements imprévisibles et improbables – mais pas impossibles, là est la nuance – aux conséquences dramatiques. Du 11 septembre à Fukushima, le XXIe siècle débutant, semble celui de l’imprévisibilité et de la surprise. Le récent vote du Brexit, encore vu il y a quelques mois comme fortement improbable, vient nous rappeler que la surprise stratégique, même si on la croit éculée, reste une issue possible.

J'y ai apporté récemment ma propre contribution en produisant une étude sur le cas de la double surprise stratégique en Ukraine : d'Euromaïdan à la Crimée. Évènements dont les scories sont encore bien actuelles.

Lecture disponible en son intégralité sur le site officiel d'Écho Radar :
http://echoradar.eu/2016/07/22/deuromaidan-a-la-crimee-la-double-surprise-strategique

En vous souhaitant une bonne lecture.

lundi 20 juin 2016

Brexit or Bremain ? L'Angleterre en sortira vainqueur quelque soit le résultat


Jeudi soir, le verdict tombera : le Royaume-Uni continuera à être ou ne sera plus un membre de l'Union Européenne. Mais il restera une île européene quoiqu'il en advienne puisque la géographie, elle, ne sera en rien bouleversé.

Depuis que l'annonce d'un référendum pour ou contre le maintien du Royaume-Uni au sein de l'organisation fut rendue publique par le Premier Ministre Cameron en janvier 2013, les deux camps n'ont eu de cesse de fourbir leurs armes. Ainsi qu'au sein même du parti gouvernemental, le Tory, où la ligne de fracture est apparue très nette : opposant David Cameron à l'ancien maire de Londres, Boris Johnson. La fracture apparait aussi au sein de l'empire de presse du magnat Rupert Murdoch dont les titres sont très présents dans les îles britanniques : The Sun et the Sunday Times s'étant déclarés favorables au Brexit tandis que Mail on Sunday et The Times se sont positionnés pour le Bremain.

Derrière ce reférendum sur le maintien ou le départ de l'UE, les arrières-pensées électoralistes des partisans des deux bords n'auront pas été absentes, toutefois cette question de l'utilité d'un Royaume-Uni au sein de l'organisation est larvée depuis de très nombreuses années, et les dirigeants anglais n'ont eu de cesse de réclamer (et d'obtenir) de substantiels avantages ou rééquilibrages, y compris peu après leur intégration (tel le fameux chèque britannique, UK Rebate, soutiré par Margaret Thatcher à Fontainebleau en juin 1984, non sans base solide). Ajoutons que le pays n'est absolument pas membre de la zone Euro et a conservé sa monnaie nationale : la Livre Sterling.

Favorable au maintien, David Cameron imposa cependant aux instances bruxelloises quatre conditions à une campagne en sa faveur : 
1. Obtenir une droit de regard sur les décisions de l’Eurozone pour éviter qu’elles ne nuisent aux intérêts nationaux ;
2. Simplifier le cadre législatif et favoriser la compétitivité au sein du marché européen ;
3. Etre dispensé de l'objectif d’intégration croissante, inscrit dans les traités ;
4. Limiter les aides sociales octroyées aux migrants

Ce dernier point était clairement le plus compliquer à accepter pour la Commission. Or, et de façon très opportune, la Cour de Justice de l'Union Européenne a rendu le 15 juin une décision favorable à cette demande au nom de la préservation de l'équilibre budgétaire de l'État d'accueil. Cet heureux hasard du calendrier favorisé par une célérité peu commune de l'institution dans ses décisions fut le dernier verrou d'ôté pour que le Premier Ministre puisse haranguer les sujets de sa royale majesté à rester au sein de l'Union Européenne... sans trop s'y mouiller.

Or, en dépit de ces assurances, les instituts de sondages publièrent jour après jour une remontée des intentions de vote en faveur du Brexit. Jusqu'à 55% pour l'un d'entre eux. Jusqu'à ce qu'un dramatique évènement survint : l'assassinat (trois coups de feu et plusieurs coups de couteau) d'une députée pro-europe et pro-réfugiés, Jo Cox, par Thomas Mair, un activiste d'extrême-droite ayant des antécédents psychiatriques, le 16 juin 2016. Soit à une semaine du référendum.

Là où le meurtre de Jo Cox est singulier est que l'on envisage difficilement qu'un partisan du Brexit, et ce au moment où les sondages sont clairement favorables à celui-ci, décide de passer à l'acte. Quel serait son intérêt réel, si ce n'est de favoriser fatalement un rebond du camp du Bremain?
En revanche, si son cas ressort de la psychiatrie, d'où la demande d'examen en ce sens par la magistrate en charge du dossier, alors l'utilisation du cadavre encore frais de la députée serait une manipulation opportune pour infléchir les sondages en faveur du Bremain. Et les sceptiques de raviver le souvenir de la ministre suèdoise Anna Lindh, assassinée en 2004 alors en pleine campagne pour l'adoption de la monnaie européenne. 
De façon ironique, l'on pourrait arguer que s'il faut un cadavre pour sauver l'Union Européenne, c'est que cette dernière est nécrophile.

Un choc émotionnel pour renverser la tendance ou l'accentuer : le principe n'est pas nouveau. En Allemagne, il bénéficia à Henriette Reker, actuel maire de Cologne, agressée au couteau durant la campagne électorale d'octobre 2015. Aux Pays Bas, en mai 2002, l'assassinat de Pim Fortuyn propulsa sa liste à la seconde place des élections. 
Naomi Klein détailla ce principe dans son ouvrage : La stratégie du choc (The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism).

Les bourses ne s'y sont d'ailleurs pas trompées puisque sitôt connue la mort de Jo Cox et son affichage pro-européen, les cours de la Livre et de l'Euro ont rebondi, misant sur une victoire du Bremain au terme de la campagne. Si l'indécence avait été une valeur côtée dans les places financières, son cours se serait envolé ce jour là.
Autre élément à souligner : le message même subliminal de plusieurs manchettes de journaux qui ont relayé l'information de cette mort en soulignant, noir sur blanc et en taille 40, « Morte pour l'Europe ». Or, à Rennes, l'attaque au couteau par un individu voulant faire un sacrifice pour le ramadan fut en revanche attribuée d'office à un déséquilibré et non à un terroriste motivé religieusement. Singulière vision et interprétation de la déontologie journalistique où dans les deux cas la certitude en l'absence de tout élément probatoire épouse parfaitement une pensée conforme.

L'une des conséquences indirectes d'un Brexit pourrait être un nouveau référendum en provenance d'Écosse afin d'appeler les électeurs à se déterminer une fois encore sur le maintien de cette entité territoriale au sein du Royaume-Uni (le dernier remontant à 2014, avec une victoire du Oui à 55%). Car tout semble indiquer que l'Écosse est largement favorable au maintien dans l'Union Européenne, et saisirait l'occasion, en cas de Brexit, pour redemander à ses électeurs une sécession pour cause de dissonance en matière de politique européenne.

Au fond, que le Royaume-Uni sorte ou reste au sein de l'Union Européenne n'a pas de véritable conséquence puisque de toute façon le pays a su si bien négocier par ses dirigeants et représentants ses modalités d'action et de décharge au sein des institutions que ses intérêts demeureront préservés en cas de Bremain. En dehors ou dedans, l'Angleterre restera souveraine de ses décisions.

Qui plus, You'll never walk alone : en cas de Brexit l'Angleterre disposera en le Commonwealth d'une formidable machine à influence économique et politique. Elle réorientera en toute logique ses liens avec son ancien monde colonial pour compenser le relâchement de ses liens avec l'Europe (au passage, elle en sera aussi plus libre puisque moins corseté par la législation européenne).

dimanche 19 juin 2016

Intervention à l'Université d'économie Plekhanov de Moscou mai 2016



Chers visiteurs,

Juste pour vous signifier une intervention lors de la conférence internationale sur Anatoli Kitov quant aux méthodes mathématiques et l'emploi des technologies de l'information dans les processus économiques. Ladite conférence s'étant tenue les 26 et 27 mai 2016.

En raison d'un déplacement prévu à l'étranger à ces dates, je ne puis être présent physiquement à Moscou durant cet évènement. Cependant, par la « magie » des technologies de l'information et de la communication, ce que n'aurait aucunement renié le colonel-ingénieur Anatoli Kitov, il me fut permis de m'adresser virtuellement à l'auditoire de la prestigieuse université d'économie Plekhanov de Moscou. En langue russe, конечно.

Rappelons que le parcours et les réalisations d'Anatoli Kitov firent l'objet en 2015 d'un documentaire de très bonne facture sur Telekanal Kultura où j'eus le plaisir d'intervenir, même fugacement.

Le lien vers le site officiel :
Le programme (au format PDF) :