mardi 19 septembre 2017

Pourquoi la ruée vers le véhicule électrique doit-elle être tempérée?


L'avènement du retour en grâce des véhicules électriques est un fait marquant des années 2010, un chapitre spécifique y fut par consequent consacré dans mon ouvrage sur les Automobiles 3.0, intitulé Volta au secours du monde automobile mais pas l’inverse. Le propos premier fut de dresser un panorama de la situation en 2016 concomitamment au scandale du Dieselgate don't la particularité fut d'accélérer l'entrain pour le véhicule électrique.

Un an plus tard, l'élan ne faiblit pas, tendant même à gagner en ampleur alors que l'édition 2017 du salon de l'automobile de Francfort (alternant avec celui de Paris) fut consacrée à l'électromobilité et que le constructeur suédois Volvo declara quelques semaines auparavant être prêt à délaisser toute motorisation thermique pour ses modèles à l'horizon 2019.

Cet engouement, appréciable pour les bienfaits que peut prodiguer la fée électrique y compris dans le domaine des transports, ne saurait cependant éluder quelques questionnements amplement nécessaires à peine de désagréments conséquents :

  • la capacité de production électrique durant les créneaux horaires critiques (principalement 18h-21h) : dès lors que le parc sera en mesure de dépasser les 50% de véhicules électriques, comment la production pourra-t-elle suivre en cas de pic de sollicitation énergétique maintenu sur une durée conséquente? Sur un échantillon territorial modeste, l’association écologique anglaise Green Alliance avait détaillé dans une étude publiée en avril 2017 [1] que les réseaux britanniques n'étaient pas prêts à assurer une forte demande simultanée de voitures électriques en phase de recharge. L'Observatoire France Stratégie abonda en ce sens dans son étude prospective pour un véhicule propre [2].
  • la capacité de transport de l'énergie concernée, sachant qu'un déploiement pour accroître les capacités n'est pas une question de jours, ni de mois mais d'années et surtout d'investissements publics massifs. L'État si prompt à faire reposer sur les constructeurs et les conducteurs la charge d'un changement radical technologique sera-t-il prêt à investir dans les infrastructures nécessaires comme tel devrait être son rôle d'incitateur et de promoteur? Qui assumera le coût des bataillons de bornes de recharge nécessaires pour satisfaire une demande exponentielle pouvant même être brutale?
  • la réelle consommation électrique des véhicules en circulation : sur ce point les constructeurs se montrent particulièrement discrets, et devront lever les interrogations relatives à cette donnée sensible selon un ensemble de critères définis et acceptés par l'ensemble du secteur. 
  • la problématique de la pollution ou plus exactement le déport de celle-ci puisque la confection d'une automobile électrique est bien plus gourmande en énergie et ressources fossiles qu'un véhicule traditionnel en raison d'une elaboration industrielle différente comme complexe (à commencer par les batteries qui réclament un usinage très particulier). Mais aussi l'extraction de terres rares comme de ressources minérales spécifiques entraînant toute une industrie de prospection, de récolte puis de traitement. Ajoutons qu'en Allemagne par exemple, la production d'électricité repose à 66% sur la combustion de matières fossiles, ce qui dans ce cas de figure repose de façon sensible le déport de pollution entre la fabrication et l'utilisation [3] .
  • le risque de basculement d'une relative souveraineté technologique européenne vers une dépendance accrue vis à vis de fournisseurs de solutions technologiques et énergétiques d'origine asiatique. D'où la demande du président Vavassori de l'Association européenne des équipementiers automobiles à favoriser une phase de transition comme l'hybridation ou les carburants de synthèse et non une fuite en avant mû uniquement par la précipitation politique. En somme, ne pas arrêter les recherches et les tests sur des solutions alternatives au profit d'une seule voie qui pourrait déboucher sur une impasse vis à vis d'autres problématiques.
  • le manque de recul sur les effets d'une électrification majeure. Tel était le sens de l'intervention de Carlos Tavarès lors du 67ème salon de l'automobile à Francfort 2017 où le président du groupe PSA n'entend pas endosser la responsabilité de décisions politiques de l'électrification à marche forcée du secteur. En somme ne pas subir les effets d'un « électrogate » incubé en amont par les dirigeants politiques soucieux d'éteindre une polémique avec une solution arbitraire. Par ailleurs ce dirigeant prit soin d'évoquer la question de l'inocuité des émissions électromagnétiques des futures électromobiles, sujet trop rarement évoqué et pourtant crucial sur un plan épidémiologique.
  • le besoin de disposer d'un réel outil de mesure en matière d'autonomie en conduite réelle : le cycle NEDC souvent pris comme référence pour indiquer l'autonomie en kilomètres ne trompe pas les experts qui prennent soin de minorer systématiquement les résultats. Tout comme pour le diesel, il ne s'agit pas fondamentalement de triche, mais plutôt d'optimisation de télémétrie.
  • en optant préférentiellement, si ce n'est exclusivement, pour la voie électrique, ne se ferme-t-on pas à d'autres voies, y compris celle du diesel propre comme le propose certains équipementiers tel Faurecia avec son filtre à NOx ASDS? Certaines recherches demandent plusieurs années avant une concrétisation industrielle : ne fragilise-t-on pas ces sociétés qui opèrent des développements sur le long terme en leur sommant de stopper toute avancée dans un domaine au profit d'un autre dont la maturité industrielle et commerciale reste à prouver?
Pour approfondir le sujet, la lecture d'un document provenant de Norvège ayant trait au modèle si particulier de ce pays scandinave dont l'achat d'électromobiles représente déjà près d'un tiers du parc automobile neuf pour 2017 peut être d'un certain apport [4]. Modèle souvent cité en exemple, le cas norvégien repose néanmoins sur une donne singulière : c'est l'exploitation off-shore de gisements de pétrole et de gaz qui permettent le soutien fiscal très fortement généreux de ce type de motorisation avec en appoint une auto-suffisance énergétique excédentaire (principalement dûe à l'énergie d'origine hydroélectrique). Un modèle qui pourrait évoluer à l'avenir avec le tarissement progressif et sensible des réserves de ressources fossiles en Mer du Nord. La capitale Oslo, qui dispose d'un péage urbain à l'instar de Londres, a même commencé à rétablir des droits de passage aux véhicules électriques qui en étaient exempts jusqu'à présent. Son exemple doit inciter les autres pays à précisemment éviter les écueils d'une incitation trop ciblée et trop arbitraire.



L'électromobile est promise à un (nouvel) avenir radieux à la condition d'éviter le dogmatisme, l'illusion et la précipitation de mesures politiques qui pourraient voir son essor stoppé brutalement au premier revers. Pareilles décisions stratégiques doivent être pensées dans une optique de pérennité assortie d'une approche empreinte de neutralité technologique afin de laisser ouvertes toutes les portes de l'innovation pour le plus grand profit de tous, à commencer par la santé de la planète.
[1] People power: how consumer choice is changing the UK energy system
[2] La difficulté réside davantage dans l’appel de puissance que dans l’énergie totale consommée. Un parc automobile français composé uniquement de véhicules électriques consommerait près de 90 TWh par an. Ce surplus de consommation est gérable : il correspond à 20 % de la consommation d’électricité française ou à la quantité d’électricité exportée par la France en 2015. En revanche, la concomitance des recharges peut induire des appels de puissance considérables, que ne pourrait supporter notre système électrique. Un parc de 30 millions de véhicules électriques se rechargeant en même temps à 19 heures, même lentement à 3 kW, nécessiterait une puissance supplémentaire de 90 GW, soit un quasi doublement de la demande de pointe actuelle.
[3] Bilan électrique 2016 : taux de couverture européens
[4] Bjart Holtsmark et Anders Skonhoft, The Norwegian support and subsidy policy of electric cars.Should it be adopted by other countries?

samedi 26 août 2017

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu : duel de titans de la pensée politique




À ma gauche Nicolas Machiavel, de son vrai nom d'origine Niccolò Machiavelli, penseur et acteur politique italien (1469-1527) ; à ma droite Montesquieu, ou plus exactement Charles Louis de Secondat, penseur et magistrat français (1689-1755). Deux éminentes personnalités confrontées au sein du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu en un dialogue de très haute tenue sur le rôle des institutions, de ses mécanismes et des hommes qui en actionnent ou démantèlent les rouages.

L'auteur, Maurice Joly (1829-1878) n'a bien évidemment pas connu ces deux personnages, mais il les oppose par le truchement d'un genre littéraire trop peu répandu. L'œuvre fut rédigée et publiée sous Napoléon III alors que le régime dit du Second Empire penchait plus ostensiblement vers le camp réformateur depuis les élections législatives de 1863 mais conservait encore son caractère autoritaire. Imprimé en Belgique, le dialogue attisa l'ire des censeurs et le coupable fut vite retrouvé. Maurice Joly fut condamné et emprisonné, ce qui l’intronisa comme figure de l'opposition républicaine d'avant la guerre franco-prussienne.

Faire discourir Machiavel et Montesquieu n'est pas anodin : l'un comme l'autre sont les chantres de courants politiques ayant marqué l'histoire européenne. La confrontation qui se déroule dans un entre-monde où pénètrent un flot continu de nouvelles âmes errantes prend une consistance toute particulière en un tel décor car depuis leur propre nécropole, les deux protagonistes dissertent sur le monde des vivants qu'ils observent, donnant force à une collision de positions philosophiques.

Nombreux sont les passages emblématiques de cette opposition, la première tenue par Montesquieu :
Ce ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui assurent le règne de la liberté et des bonnes mœurs dans les États. De la perfection ou de l'imperfection des institutions dépend tout le bien, mais dépendra nécessairement aussi tout le mal qui peut résulter pour les hommes de leur réunion en société.
Et plus loin :
Je vous déclare qu'avec une presse libre, un ministère responsable, s'appuyant sur une Chambre, expression véritable d'un suffrage libre, vous serez, en vertu de la réaction qui s'attaque à l'origine de votre pouvoir [despotique], renversé au bout de six mois et couché à terre.

La seconde proférée par Machiaviel :
Sans doute j'ai peu d'admiration je l'avoue, pour vos civilisations à cylindres et à tuyaux ; mais je marche croyez-le bien, avec le siècle ; la puissance des doctrines auxquelles est attaché mon nom, c'est qu'elles s'accommodent à tous les temps et à toutes les situations.
Ou encore :
Tout peut se faire en politique, à la condition de flatter les préjugés publics et de garder du respect pour les apparences.

Constitution, presse, magistrature, budget, armée... l'échange entre les deux géants de la pensée politique se poursuit au fil des pages avec un talent admirable de Maurice Joly pour accoler au bordelais une suffisance aristocratique bienveillante et au florentin l'accent d'une rouerie élevée à l'état d'art. Montesquieu en arrive pratiquement à être assimilé à un conservateur, rigide sur les questions de gouvernance politique, au profit d'un Machiavel souple dans son allocution et ses préconisations.

L'angle d'attaque étant significativement le même pour les thèmes abordés : les hommes façonnent les institutions et lorsqu'ils en héritent, de manière usurpée ou non, ils peuvent les tourner à leur profit sans craindre le courroux populaire. Tout est affaire de perspective, de dosage et de psychologie sociale. C'est bien tout l'attrait du dialogue qui est moins de démonter L'esprit des lois au profit du Prince que d'affermir le propos suivant : les sociétés ne sont pas immuables, les forces qui œuvrent à l'extérieur mais plus encore à l'intérieur sont susceptibles de pervertir l'esprit premier des textes. Si la notion de bien est centrale chez Montesquieu, celle de pouvoir l'est pour Machiavel.

Comme il est mentionné par la bouche du diplomate :
Un petit nombre de combinaisons savamment ordonnées suffit pour changer complétement la marche des pouvoirs. Exécrant les révolutions, l'habile florentin tient à concentrer les pouvoirs sans pour autant rendre les manettes inflexibles, donc susceptibles de se briser à la survenance de pressions populaires trop fortes :
Je ne fixerais que ce qu'il est impossible de laisser incertain.

L'enseignement de ce dialogue résonne encore de nos jours car son propos se veut intemporel et non circonstancié. Loin d'être enferré dans une époque, le Dialogue aux enfers demeure éminemment contemporain.

Car si l'on se penche sur la société occidentale, cent cinquante ans après cet écrit, l'on ne peut qu'être frappé de la persistance de certaines méthodes gouvernementales et du cynisme qui prévaut. Le gouvernant pour régner doit affaiblir le corps social, le diviser et le maintenir en sujétion.

Sur le rôle prépondérant du lieu de résidence, le Dialogue aux enfers met en exergue ces éléments de différenciation, en spécifiant bien clairement le hiatus entre les villes et les campagnes (ce que l'on nommerait de nos jours la périphérie) tant du point de vue du vote que des réactions. Et Machiavel de s'appuyer sur les forces extérieures de la capitale pour contrebalancer le poids de l'opinion trop important de celle-ci, à condition de stimuler ou canaliser celles-ci :
Vous voyez que l'opinion de la capitale n'est pas faite pour me préoccuper. Elle sera en retard, quand il le faudra, sur le mouvement extérieur qui l'envelopperait, au besoin, à son insu.

Maurice Joly évoque aussi la traque comme l'utilisation des ligues, ce que l'on nommerait de nos jours associations, dont la reconnaissance serait encadrée de certaines conditions écartant les plus véhémentes en dépit de la légitimité de leur action tandis que celles qui auraient une quelconque influence ne le devraient qu'avec l'appui officiel secondé par le denier public. Le pouvoir irriguant et dirigeant les organisations susceptibles de devenir factieuses pour les unes et les employant pour ses œuvres politiques sous couvert de revendications légitimes pour les autres.
Comment ne pas y voir là une étonnante contemporanéité au regard de l'emploi de minorités actives regroupées au sein d'organisations politiques ou de défense d'intérêts divers et dont l'écoute par le pouvoir est en toute logique conforme à ses propres attentes sans quoi celles-ci auraient été interdites en amont ou privées de financement mais aussi amédiatisées en aval ?

Autre sujet brûlant nous ramenant au début du XXIème siècle, l'emploi de lois d'airain dérogatoires aux principes de libertés publiques et individuelles. Le propos que Joly fait tenir par Machiavel sur le sujet est sans ambages :
Il est bon que vous sachiez d'abord que je n'aurai pas besoin de décréter un grand nombre de lois sévères, dont je poursuivrai l'application. Beaucoup d'entre elles existeront déjà et seront encore en vigueur car tous les gouvernements libres ou absolus, républicains ou monarchiques, sont aux prises avec les mêmes diffcultés ; ils sont obligés, dans les moments de crise, de recourir à des lois de rigueur dont les unes restent, dont les autres s'affaiblissent après les nécessités qui les ont vues naîtres. On doit faire usage des unes et des autres ; à l'égard des dernières, on rappelle qu'elles n'ont pas été explicitement abrogées, que c'étaient des lois parfaitement sages, que le retour des abus qu'elles prévenaient rend leur application nécessaire. De cette manière le gouvernement ne paraît faire, ce qui sera souvent vrai, qu'un acte de bonne administration.
Plus loin dans le texte, un autre passage sur la justice corrobore cette vision :
C'est toujours comme dispositions transitoires que l'on insère dans les lois de telles exceptions, mais les époques de transition une fois passées, les exceptions restent, et c'est avec raison, car lorsque l'ordre règne, elles ne gênent point, et quand il est troublé, elles sont nécessaires…
Il y aura peut-être des complots vrais, je n’en réponds pas ; mais à coup sûr il y aura des complots simulés. À de certains moments, ce peut être un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du prince, lorsque sa popularité décroît. En intimidant l’esprit public on obtient, au besoin, par là, les mesures de rigueur que l’on veut, ou l’on maintient celles qui existent.

Quant à la presse, comme il est préconisé dans le Dialogue aux enfers, ce ne sont ni les journalistes en tant que personnes physiques (sauf exceptions notables) ni le journalisme en tant que corporation qui sont visés mais uniquement l'entreprise en tant que personne morale. Le but étant de susciter à la fois l'auto-censure par l’assurance d’une veille permanente par le pouvoir des écrits et la contrainte budgétaire en enjoignant les organes de presse à la sujétion financière. Et Joly de préciser que l'usage intensif d'hommes d'expérience et de spécialistes par le gouvernement, soit directement soit indirectement,  est une des facettes pour discréditer le journalisme en le renvoyant dans son langage approximatif. Une manière de le décrédibiliser avec l'appoint d'une voix technique, dont la partialité est suffisamment fardée pour qu'elle conserve tout son impact.

En matière de finances publiques, Montesquieu a beau jeu de professer que :
Les pouvoirs politiques n'ont pas le droit de faire de la popularité avec les deniers de leurs sujets. Les revenus publics ne sont pas autre chose qu'une cotisation collective, dont le produit ne doit servir qu'à des services généraux.
Son contradicteur italien est suffisamment retors pour en détourner l'esprit, y compris sur ce point névralgique qu'est l'impôt :
Je sais que l'impôt fait crier ; si celui que l'on a établi gêne, on en trouve un autre, ou l'on rétablit le même sous un autre nom. Il y a un grand art, vous le savez, à trouver les points vulnérables de la matière imposable.
En  matière d'emprunt ou de placement dans des obligations d'État, le réalisme est de même et l'on peut que songer au succès de l'épargne même lorsque les taux d'intérêt sont abaissés à une limite annihilant quasiment tout profit :
Les rentiers ont leurs habitudes ; leurs fonds sont placés ; ils ont confiance dans l'État ; ils aiment mieux un revenu moindre et un placement sûr.
Après tout, comme Machiavel le précise fort limpidement, la forme suffit à transfigurer le fond :
Mon Dieu, je ne prétends pas que, sous le rapport financier, mon administration n'aura pas quelques côtés critiquables, mais, quand les faits sont bien présentés on passe sur beaucoup de choses. L'Administration des finances est pour beaucoup aussi, ne l'oubliez pas, une affaire de presse.

Les élections passent aussi sur le grill du florentin. Ce dernier se faisant fort de procéder à une explication où divers artifices lui permettent d'exercer son contrôle « attentif ». Par exemple en redécoupant les circonscriptions de sorte à ce que les plus enclines à voter en sa défaveur soient fusionnées avec icelles qui lui resteraient fidèles. Ou encore l'obligation de ne choisir qu'un seul député, sous prétexte d'éclaircir le résultat mais surtout de diminuer l'opposition en prenant en considération que le pouvoir en place bénéficie ou s'octroie une structure favorable à ses candidats. Et quand bien même quelques élus contestataires en viendraient à prendre place sur les bancs de l'assemblée, la parade serait rapidement trouvée par un entrelacs de procédures destinées à museler l'émergente opposition. Le tout avec l'apparence consommée des règles démocratiques.
Loin de prohiber l’enseignement ou de le restreindre, Machiavel entrevoit de l’employer à ses propres fins :
Les universités renferment des armées de professeurs dont on peut, en dehors des classes, utiliser les loisirs pour la propagation des bonnes doctrines. Je leur ferais ouvrir des cours libres dans toutes les villes importantes, je mobiliserais ainsi l’instruction et l’influence du gouvernement.
D’une pierre deux coups : flatter le corps professoral souvent susceptible et orgueilleux en un premier temps et s’offrir de multiples relais de communication efficients au sein des villes souvent contaminées par l’esprit de rébellion.
Dialogue aux enfers est passionnant, et s’offre au lecteur comme un manuel de stratégie politique. S'il n'est pas aussi virulent que d'autres écrits - songeons à l'Arthashâstra - il n'en demeure pas moins suffisamment sulfureux pour la réfutation très subtile des principes fondateurs des sociétés démocratiques modernes, renforcée par un art consommé de la rhétorique sur la base des écrits des penseurs se faisant face par la plume vigoureuse de Maurice Joly.

Trois bémols peuvent être adressés à cette œuvre.

Le premier tenant à l'usage d'un Montesquieu trop souvent effacé, peu avare de saillies ironiques mais avec de trop rares apports constructifs. En somme le dialogue est proche d'un monologue tant la figure tutélaire de Machiavel ne fait aucun doute. Certes, la tirade finale de Montesquieu est enlevée par sa verve et sa dignité, elle n'en a pour autant pas la force de persuasion de sa némésis du moment qui accapare la majorité de l'échange.

L’autre limite tient à quelques indications surannées, telle l’influence du clergé qui, si elle était réelle dans les années 1860, s’est étiolée au fil du temps en se banalisant, laissant place à d’autres prêtres et de nouvelles idoles dont le consumérisme est particulièrement prodigue. L’influence de l’Église n’est plus aussi prépondérante que sous le règne de Napoléon III (surtout au travers de son épouse Eugénie de Montijo), tout au plus peut-on en retenir que la religion n’est pas forcément un obstacle pour un pouvoir ambitieux et matois qui saura domestiquer à son profit ses velléités d’indépendance et d’influence par la discorde, la protection, le discrédit, le schisme etc.

Et enfin, un tropisme juridique un peu trop prononcé en certains passages, ce qui risque de perdre le lecteur peu au fait du byzantinisque jargon des professionnels du droit.

Dialogue aux enfers est-il dérangeant? C'est là une réponse difficile tenant à la perspective avec laquelle on aborde l'échange. Joly fut un proscrit républicain sous le régime de Napoléon III ;fort de son bagage intellectuel et de son expérience politique, il en a tiré des enseignements qu'il a souhaité transposer en une confrontation de haute volée. L'auteur tient principalement à insister sur un point : croire qu'un régime peut être immuable par delà le temps en raison de fondations constituées par un socle de valeurs prétendus universelles est illusoire. Toute l'intelligence du dirigeant ambitieux est de se fondre dans le moule de ces institutions en les remodelant à sa guise au fil du temps. En corollaire, la croyance qu'un changement brutal de régime serait le principal danger est démontée au travers de la démonstration :
Comment aujourd'hui renverse-t-on les gouvernements? Par des disctinctions légales, par des subtilités de droit constitutionnel, en usant contre le pouvoir de tous les moyens, de toutes les armes, de toutes les combinaisons qui ne sont pas directement prohibées par la loi.
Ce à quoi répond Montesquieu non sans un brin d’humour :
Ce n’est plus contre les factions de votre royaume, c’est contre l’âme même de l’humanité que vous finirez par conspirer.
Machiavel l’avoue malgré tout entre les dents, il y aura toujours des limites à tout pouvoir tenté par l’omniscience, car comme Joly lui fait si bien dire :
Parce qu’il y a toujours, dans le fond de la société, des activités souterraines sur lesquelles on ne peut rien quand elles ne se formulent pas.

Ce faisant, et dans un couplet très symptomatique, le chantre du réalisme politique dévoile un élément essentiel de sa politique, le terreau dans lequel il naît :
Non, je ne suis pas un Saint Vincent de Paul, car mes sujets ont besoin, non pas d'une âme évangélique, mais d'un bras ; je ne suis pas non plus ni un Agésilas, ni un Lycurgue, ni un Gracque, parce que je ne suis ni chez des Spartiates, ni chez des Romains ; je suis au sein de sociétés voluptueuses, qui allient la fureur des plaisirs à celle des armes, les transports de la force avec ceux des sens, qui ne veulent plus d'autorité divine, plus d'autorité paternelle, plus de frein religieux. Est-ce moi qui ai créé le monde au milieu duquel je vis? Je suis tel, parce qu'il est tel. Aurais-je la puissance d'arrêter sa pente? Non, je ne peux que prolonger sa vie parce qu'elle se dissoudrait plus vite encore si elle était livrée à elle-même. Je prends cette société par ses vices, parce qu'elle ne me présente que des vices ; si elle avait des vertus, je la prendrais par ses vertus.
Si le dirigeant est « machiavélique » et dispose de la capacité de manoeuvrer comme il l'entend dans le seul intérêt de la pérennité de son pouvoir, ne le doit-il pas non à une insuffisance systémique mais à une déliquescence de l'esprit général, incapable de résister à des pressions extérieures ou à des désordres intérieurs pour s'en remettre à un léviathan dont le rôle serait bien plus de gérer que de diriger? En somme il est impératif d'éviter de confondre cause et conséquence.

En définitive, le texte de Joly en dépit de quelques passages inégaux, se doit d'être lu pour l'apport et la réflexion qu'il engendre vis à vis des constructions politiques modernes, mettant à nu leur fragilité intrinsèque et la facilité de les dévoyer de leur esprit premier par une stratégie implacable et insusceptible de reproche par le plus grand nombre. Ou comment le nom d’un régime ne saurait être le seul garant de son intégrité.

vendredi 4 août 2017

The Saboteur : analyse d'un ludiciel atypique multigenre + Intervention radiophonique sur les jeux vidéo 2.0 comme révolution culturelle




The Saboteur est un véritable OVNI dans le domaine des ludiciels. Il faut mentionner comme premier acte de bravoure qu’il lorgne entre deux concepts vidéoludiques bien éprouvés par le temps : celui de l’escalade façon parkour (les experts reconnaîtront le maître Assassin’s Creed) et celui du monde ouvert peuplé de véhicules à prendre en main mâtiné de séquences d’action façon Hollywood (les mêmes experts mentionneront avec assurance Grand Theft Auto).

Le jeu aurait déjà à ce stade une probabilité assez forte de partir en vrille en tentant une synthèse guère évidente. Le mélange des genres nécessite en effet un sacré doigté dans l’équilibre des phases, sans que l’une ne phagocyte l’autre mais surtout que ni l’une ni l’autre ne pâtisse d’un manque  d’attention sur le long cours dans le développement (exemple : monde ouvert bancal ou gestion des déplacements inadaptée). Nombre de projets ambitieux échouèrent lamentablement à marier plusieurs genres, malgré quelques réussites époustouflantes qui demeurèrent des exceptions remarquables (Deus Ex en est une).
Mais rien de tel pour The Saboteur, et c’est déjà une jolie réussite pour le studio Pandemic [1]. 

Et l’histoire alors, qu’a-t-elle de si originale ? Ceci : elle se déroule en plein Paris occupé, avec ses cohortes de soldats au brassard rouge et sa population tâchant de continuer à vivre vaille que vaille, avec quelques lieux de plaisir fripon. Le héros ? Un Irlandais. Là aussi très surprenant, l’on aurait pu s’attendre à un français, un britannique ou un américain endossant le rôle d’un combattant. Pandemic réussit l’exploit de surprendre son monde avec Sean Devlin, irlandais plongé malgré lui dans un conflit qui ne le concerne pas [2]. Il y a malgré tout un historique, sous forme romancée, qui dévoile le pourquoi et le comment de l'arrivée du personnage à Paris. Étrangement la forme cartoon n’empêche pas une réelle empathie avec le personnage. D’autant que le propos est mature, sensible et autrement plus subtil que bien d’autres productions. Je tiens à ne rien révéler de la trame principale, sachez cependant qu’elle se déroule sur fond de courses automobiles.

De courses automobiles ?

Oui car Sean est justement un mécano-pilote qui est entré dans une écurie italienne pour rivaliser avec les goliath germaniques de l’époque [3]. Il y a trouvera sa némésis, un officier nazi sadique et prêt à tout pour l’emporter comme il se doit.

Cependant en tant qu’irlandais, et selon une caricature d’outre-Manche, Sean est capable de manier les explosifs comme nul autre. Cette capacité lui sera fort utile durant plusieurs missions qui nécessiteront de saboter l’appareil de guerre nazi. Mais là où le jeu démontre son équilibre c’est par la faculté d'opérer en phase d’infiltration pour oeuvrer en territoire ennemi où tout le talent de Sean sera de se dissimuler aux yeux et oreilles des patrouilles (oui le bruit est aussi pris en compte). Ce sera même le moyen le plus recommandé pour éviter d’avoir affaire à un arsenal sur pattes. Sean est aussi un acrobate, pouvant s’agripper presque n’importe où du moment qu’il puisse trouver une prise à distance raisonnable : vous passerez ainsi une bonne partie de vos pérégrinations sur les toits de Paris. De quoi vous offrir de belles cartes postales.

L’on retrouve à ce titre un Paris décoré de guirlandes nazies et enserré de miradors sur les hauteurs avec des check-points aux endroits névralgiques comme les ponts (un conseil, privilégiez la ruse pour passer plutôt que la force brute car les patrouilles sont coriaces et rancunières). La taille des quartiers a été compressée pour disposer d’une surface jouable et accessible à chaque joueur sans pour autant se résumer à un mouchoir de poche. L’on reconnaît nombre d’endroits emblématiques : La Villette, le Marais, les Halles [4] etc., ce qui est utile pour se repérer en dépit de la compression des distances. Et bien entendu, les berges ont aussi été modélisées et peuvent servir de raccourci pour éviter les complications aux points de contrôle. C’est un monde réellement ouvert, avec sa population autochtone et ses occupants qui adoptent tous une attitude spécifique.

Le protagoniste de l’aventure pourra s’extirper de la capitale française et visiter les régions alentours (là aussi réduites très conséquemment en superficie) jusqu’en Allemagne, à Saarbrücken (voire encore plus loin, mais motus). Il faut apprécier cet effort de diversification des lieux où l’agencement des lieux a été réfléchi (exemple : Le Havre dispose de son port) et qui participe à l’ambiance globale.

D’ailleurs, notre ami irlandais pourra se déplacer encore plus vite en véhicule, soit en les « empruntant », soit en les sollicitant auprès d’un garage. Là encore le joueur aura le choix entre des véhicules civils, militaires et de compétition. Pas de licence officielle malheureusement, mais l’amateur discernera sans trop de difficulté quelques modèles emblématiques des années 1930-1940, telle la Duesenberg SJ, la Maserati 8CTF, la Peugeot 402, la Talbot-Lago T150 C SS ou même le side-car Zündapp KS 750. Le choix est pléthorique, un peu plus d’une quarantaine d’options de déplacement motorisé. La physique de la conduite surprendra les amateurs de simulation car il s’agit d’engins sans assistance électronique, d’où certaines surprises au début des manoeuvres. Ajoutons encore la prise en compte du relief qui sollicitera certains moteurs jusqu’à l’extrémité de leurs cyclindres. Un bon point une nouvelle fois pour cet aspect de réalisme non négligé.

La Résistance joue un rôle essentiel dans la trame scénaristique, à telle enseigne que Sean aura fort à faire avec les locaux, et cette alliance de circonstance n’ira pas sans mal. Mais là encore, motus pour ne pas déflorer le plaisir du cheminement scénaristique.

Les petits détails fourmillent et emballent littéralement le joueur : poussière déplacée lorsque l’on s’agrippe à un rebord ; oiseaux volant en escadrille ; fumée noire se dégageant de certains tacots en accélération ; passant qui vient donner un coup de pied dans le cadavre d’un nazi etc. C’est dans la perception de ce souci des éléments mineurs que l’on peut considérer que ce jeu a été pensé avec grande intelligence. Rajoutons que le cycle jour/nuit est intégré de fort belle manière (et oui, la Tour Eiffel et les autres bâtiments majeurs s’illuminent sitôt la nuit tombée de même que les projecteurs des miradors). Mentionnons dans la foulée que la météo est dynamique avec le passage de nuages menaçants pouvant obscurcir le ciel et rincer le héros en moins d’une minute. Enfin, l’environnement sonore est de bonne facture, grâce à la présence de musiques d’époque facilitant l’immersion.

The Saboteur est une production vidéo-ludique dans la veine de Quand les aigles attaquent (remarquable film de guerre sorti en 1968). De l’action, de l’infiltration, et de l’émotion le tout avec des phases bien pensées et équilibrées dans un espace de circulation assez vaste. C’est un réel succès, tout en étant le chant du cygne d’un studio talentueux.

Le ludiciel est disponible en téléchargement payant sur Origin et sur GOG.

[1] Pandemic Studio, fondé en 1998, était un groupe de développeurs qui conçurent plusieurs jeux basés sur la franchise Guerre des Étoiles mais aussi la simulation de combat d’infanterie avec Full Spectrum Warrior. Le studio a fermé ses portes en 2009, deux ans après avoir été racheté par Electronic Arts. The Saboteur fut le dernier œuvre de la société.
[2] L’Irlande (ou Eire) demeurera neutre tout au long de la 2ème Guerre Mondiale, et ce en dépit des incitations des diplomates nazis de profiter de la faiblesse du Royaume-Uni. En règle générale, la neutralité fut bienveillante envers les alliés.
[3] Dans les années 1930, le pouvoir politique nazi encouragea la compétition, notamment automobile. Ce fut l’avènement des flèches d’argent (Silberpfeil) désignant les écuries Auto Union (dont Audi est le rescapé actuel) et Mercedes-Benz, lesquelles remportèrent la majorité des grand prix de cette époque en ne laissant que quelques miettes à leurs rivales Alfa Romeo, Maserati et Bugatti.
[4] Le cimetière du Père Lachaise est accessible en dépit des apparences et de ses solides grilles, il nécessite cependant d’opter pour une approche indirecte pour s’y infiltrer.


Dans le prolongement de cet article, je relaie mon intervention dans l'émission Les chroniques de l'économiste Jacques Sapir en son édition du 11 juillet 2017 où le thème était 'Jeux vidéo 2.0 : une révolution culturelle' : 


mercredi 28 juin 2017

La Russie a-t-elle piraté les élections présidentielles américaines de 2016?



Cette question a été largement débattue au sein des cénacles d'experts et dans les travées des assemblées aux États-Unis au regard du résultat de la présidentielle 2016 qui a vu le républicain Donald Trump réputé plus favorable aux intérêts russes que son adversaire démocrate Hillary Clinton l'emporter.

Pour autant, les échanges n'ont pas abouti à une réponse ferme et susceptible d'emporter l'adhésion de tous. C'est pourquoi l'apport du professeur Alex Halderman [1], spécialiste des sicences informatiques de l'University of Michigan est à lire avec attention, d'autant qu'il fut mandaté par le sénat américain, et plus exactement le Comité du Renseignement (Committee of Intelligence [2] ) pour y apporter son éclairage avisé. Celui-ci étant d'autant plus nécessaire que le 6 janvier 2017 fut déclassifié un document intitulé Assessing Russian Activities and Intentions in Recent US Elections [3], provenant des principales centrales du renseignement américain, sans que ce dernier n'apporte de réelles preuves tangibles, soit à dessein de protection des sources et des techniques soit en raison du manque d'éléments recueillis à même de trancher définitivement sur l'attribution. D'où l'intérêt réel du présent document pour dresser un état des lieux.

Et l'auteur sollicité de nous surprendre en abordant la problématique... par la vulnérabilité du vote électronique. Une approche que l'on pourrait estimée surprenante mais dont le fil conducteur est bel et bien la sécurisation du système de vote. Les prétendues intentions d'un État tiers (la Russie en l'occurrence) est l'occasion pour Halderman de développer son propos après avoir rappelé les deux modes de vote électronique en vigueur aux États-Unis (vote par reconnaissance optique et vote dématérialisé par ordinateur, le Direct-Recording Electronic). Et de rappeler ses conclusions datant d'il y a déjà dix ans :
What we found was disturbing: we could reprogram the machine to invisibly cause any candidate to win. We also created malicious software—vote-stealing code—that could spread from machine-to-machine like a computer virus, and silently change the election outcome.
Pour enfin enfoncer le clou :
Cybersecurity experts have studied a wide range of U.S. voting machines - including both DREs and optical scanners - and in every single case, they’ve found severe vulnerabilities that would allow attackers to sabotage machines and to alter votes.

Le professeur explique ensuite que la décentralisation des systèmes n'est pas forcément une protection suffisante. Qu'un État pivot - swing State - subissant une cyberattaque d'ampleur suffit pour orienter une élection d'importance à une échelle plus large.

L'expert explique que les pirates russes peuvent ébaucher plusieurs types d'attaques : soit directement en manipulant les systèmes d'information et de communication soit indirectement en perturbant le flux d'informations sortants.

Toutefois, sa conclusion est limpide comme mesurée : 
I don’t know how far the Russians got in their effort to penetrate our election infrastructure, nor whether they interfered with equipment on election day. (As far as the public knows, no voting equipment has been forensically examined to check whether it was successfully attacked.) But there is no doubt that Russia has the technical ability to commit widescale attacks against our voting system, as do other hostile nations.
Il acte que 1) la Russie est une cyberpuissance capable de perturber la gestion des votes électroniques 2) qu'aucune enquête forensique n'a été initiée afin de déterminer avec certitude le niveau d'intégrité du système de votation.

Pour parer à toute éventualité désagréable, Halderman propose trois mesures :
1) Mise à niveau technique des plus anciennes machines à voter
2) Instauration d'audits de sécurité couplé à des vérifications humaines aléatoires de votes pour corroborer le bon fonctionnement du décompte des votes
3) Promouvoir un ensemble de bonnes pratiques et tester à grande échelle le STAR-Vote [4]

Pour terminer, un chiffrage est fourni : 130 à 400 millions de dollars pour le remplacement des anciennes machines à voter (le détail n'est pas fourni, l'on peut néanmoins subodorer que le différentiel de chiffrage repose sur le nombre de machines à changer et le degré de sécurisation envisagé) complété par des audits estimés à 20 millions de dollars par an.

L'on soulignera qu'en tant que spécialiste avisé, le professeur Halderman se garde bien de se prononcer sur l'attribution des tentatives de pénétrations dans les réseaux de votes électroniques.

Pour autant, il a été dévoilé par le Washington Post [5] qu'en août 2016 fut autorisé par le président Barack Obama le lancement d'une opération secrète mobilisant toutes les structures du renseignement du pays. Le but étant de placer des bombes logiques à des noeuds critiques du réseau informatique russe [6]. Si le détail technique nous échappe, l'on peut déjà en conclure que les États-Unis prennent en très haute considération les capacités cyber de la Russie. Reste la difficile démarche de l'attribution, laquelle procède in fine plus d'un choix politique que d'un constat technique.

[1] https://jhalderm.com
[2] https://www.intelligence.senate.gov
[3] https://www.dni.gov/files/documents/ICA_2017_01.pdf
[4] https://www.usenix.org/conference/evtwote13/workshop-program/presentation/bell 
[5] https://www.washingtonpost.com/graphics/2017/world/national-security/obama-putin-election-hacking/?tid=sm_tw&utm_term=.ff5575241c54 
[6] « Obama also approved a previously undisclosed covert measure that authorized planting cyber weapons in Russia’s infrastructure, the digital equivalent of bombs that could be detonated if the United States found itself in an escalating exchange with Moscow. »

mercredi 21 juin 2017

Lutte antiterroriste franco-britannique sur Internet



J'ai été contacté récemment par la radio russe Sputnik pour apporter mon éclairage sur les récentes déclarations lors du sommet franco-britannique tenu le 13 juin 2017 à Paris portant sur l'émergence d'un plan d'action antiterroriste. Si les dispositions seront dévoilées conjointement par Mme Rudd et M. Colomb, ministres de l'intérieur de leur pays respectif, il est dès lors possible d'en dresser les trois axes principaux en ce qui concerne les mesures liées à Internet grâce au discours de Mme May et M. Macron.

J'évoque le fait qu'il s'agit pour l'heure plus d'une déclamation politique que d'une réalité technique qui demande justement à être plus explicite tant sur les moyens humain et technique octroyés que sur le cadre d'action de cette lutte.

J'ai distingué trois éléments suite au discours prononcé :
Les opérateurs et fournisseurs de services ligne ont des efforts dans l'optique de cette lutte mais jugés pas encore satisfaisants et doivent renforcer leurs mesures ; l'accès aux contenus chiffrés doit être possible tout en préservant le secret des correspondances privées ; l'accès aux preuves numériques sur des territoires tiers doit être amélioré.

De là j'en tire trois éléments d'analyse :
1) Ne risque-t-on pas d'assister à une censure d'ordre privée sur injonction publique? On reconnait que les acteurs d'Internet ont fait des efforts substantiels mais les exécutifs français et britanniques estiment ce n'est toujours pas assez. Ce qui est logique puisqu'une menace sur le corps social est par définition un risque potentiel aux contours parfois difficilement discernables d'où la tentation de procéder à une surveillance généralisée. Reste à savoir si l'on ne s'oriente pas vers un cadre de plus en plus restrictif des services proposés en matière de communication avec des atteintes claires à la liberté d'expression. Pour cette interrogation sur le rôle de ces limitations à la liberté d'expression, je renvoie au classement de Reporters Sans Frontière de l'année 2017 où les deux pays concernés se placent à la 39ème et 40ème place.
Du reste, est-il bien du rôle de ces structures privées de devenir des auxiliaires de police? Et quelle contrepartie financière, voire technique, l'État est-il prêt à consentir sachant que la collecte, la gestion, le traitement et la conservation des données à cette fin de lutte contre le terrorisme n'est pas l'objectif principal des sociétés mises à contribution?
Et j'ajouterai sur un plan psycho-sociologique que plus un individu - ou un groupe d'individus - se sait surveillé, plus il contrôle ses propos et code ses communications, d'où une difficulté accrue pour des services de renseignement de détecter des profils jugés sensibles.

2) Le difficile équilibre entre données cryptées - procédé nécessaire pour la protection de données stratégiques, tant pour les administrations que pour les entreprises mais aussi pour les particuliers pour les rendre moins vulnérables face aux tentatives de piratage - et le besoin pour les services de renseignement d'avoir connaissance de dérives en matière de radicalisation et l'éventuelle planification d'actes terroristes sur le territoire.
Comment protéger le principe de la correspondance privée et l'emploi de moyens destinés à lire intelligiblement cette même correspondance? C'est là où les experts et institutions ne sont absolument pas d'accord, la pierre d'achoppement portant notamment sur la mise à disposition d'outils permettant le chiffrage (tel est le terme exact en français).

3) Il s'agit d'une demande sous forme de main tendue politique vers l'exécutif américain mais difficile de croire que l'agence de renseignement NSA fournira généreusement et invariablement des informations à la demande. S'il y a déjà des passerelles entre les services de renseignement, ceux-ci n'ont rien d'automatique. 
Concernant les structures privées, les données récoltées et archivées sur les serveurs américains sont sous protection de la loi américaine et de l'État en question (celui de la Californie majoritairement), donc il demeure une obligation de passer par une commission rogatoire internationale.
Il apparaît compliqué à l'heure actuelle de penser que les États-Unis, institutions publiques et privées, soient enclines à partager de manière systématique leur trésor de guerre que sont les données numériques collectées de par le monde. Cela continuera de s'effectuer au cas par cas et selon le bon vouloir des acteurs.

Sur ces questions de législation en matière de lutte contre la criminalité et plus spécifiquement celui du terrorisme sur les réseaux numériques, l'on assiste en France à une succession de lois depuis les années 2000.
La dernière en date : la loi du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement.
Question : cet empilement législatif participe-t-il à l'efficacité de l'objet dont il ressort?
En outre, si l'on prend l'exemple français, l'état d'urgence est passé d'un état temporaire à un état permanent où la tentation est désormais affichée de l'inscrire dans la normalité normative avec l'avant-projet de loi de juin 2017 renforçant la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure.

Ne serait-il pas plus opportun d'appliquer déjà les textes antérieurs, et de fournir les moyens ad hoc pour leur offrir une pleine efficacité? 
Quant à l'international, un rappel d'ordre pratique : il existe une Convention élaborée à Budapest en 2001 liée à la lutte contre la cybercriminalité où de très nombreux États se sont engagés à s'appuyer mutuellement dans ce cadre. Le détail du texte et la liste des signataires sont disponibles sur le site officiel : 
http://www.coe.int/en/web/conventions/full-list/-/conventions/treaty/185

Appliquons déjà les lois et conventions existantes. Oui à la coopération humaine et technique, non à la gesticulation politique et à l'inflation législative.

Pour conclure, il convient d'embrasser une approche civilisationnelle qui renvoie aux travaux du sociologue et philosophe italien Giorgio Agamben. Ce dernier signalant une évolution majeure de nombreux pays vers ce qu'il nomme des Security States, où l'on dérive de État de droit vers l'État de sécurité. 
Pour les régimes occidentaux, c'est une réelle transformation en cours qui va à rebours des droits et garanties qui ont été formulées après 1945. Ce qui obère sérieusement le magistère moral de ces régimes à l'international.




jeudi 25 mai 2017

L'ePrix de Paris cachait une révolution en cours





Ainsi que je l'évoquais dans mon ouvrage et lors d'un article précédent, les compétitions sportives vont bientôt accueillir en leur sein des épreuves où l'intelligence artificielle sera centrale.

Ainsi lors du dernier ePrix de Formule E à Paris aux Invalides, lequel attesta de la main mise experte du pilote helvétique Sébastien Buemi sur le championnat, fut lancée la première Roborace de l'Histoire. Une course de monoplaces futuristes basée sur un modèle unique (pour le moment) où s'affrontèrent... des intelligences artificielles. Ce que les amateurs de simulations automobiles connaissent depuis plusieurs années (rFactor, GTR2, Grid etc.) est devenu une réalité tangible.

 Les esprits chagrins n'ont pas manqué pour fustiger pareille tentative, sur des fondements plus ou moins fallacieux. Le premier et plus important d'entre eux est l'absence d'intérêt de regarder s'affronter des bolides sans pilotes humains. Or tout est une question de mise en perspective. Je ne tiens pas à biaiser le propos critique de départ, juste à replacer où se situe réellement la performance : le but n'est pas de reproduire, singer si l'on préfère, le comportement de pilotes, mais d'offrir à terme du spectacle de haute volée avec une prise de risque supérieure à celle de compétitions actuelles doublé d'un défi technologique majeur. Comme je l'avais déjà signifié en diverses occasions, la compétition automobile est passée d'une période où les pilotes jouaient aux trompe-la-mort lorsque chaque course se résumait à une séance de roulette russe à une période contemporaine où le pilote est tellement assisté où l'on se demande encore quelle est sa part d'implication dans la maîtrise du véhicule. En sus, la sécurisation-aseptisation des circuits a amené à rendre les courses de plus en plus soporifiques, comme l'atteste la désaffection du public pour la Formule 1.

Sur le fondement de ce constat, deux possibilités sont offertes : revenir à une conduite plus humaine, plus virile, plus tragique aussi pour ne pas se voiler la face ; s'engouffrer dans une nouvelle voie où le spectacle sera le fait d'un concours de programmation et de recherche technologique. Cette deuxième voie est celle de la Roborace.

Concrètement comment fonctionne la Roborace?
C'est une monoplace, de type Formule 1, mais sans habitacle, dessinée par Daniel Simon, célèbre styliste intervenus dans les décors de longs métrages (tel Tron : Legacy). Bardée de capteurs, de radars et de lidars, elle est guidée par des algorithmes dosant de très nombreux paramètres.
La Roboarce ne doit pas être confondue avec la DevBot qui est un prototype servant de bêta-test à l'interface logicielle et matérielle (software et hardware en d'autres termes).
De nombreux partenaires se sont associés à pour donner vie à ce projet de Denis Sverdlov : entre autres, l'équipementier Michelin, le fondeur nVidia, et le constructeur de camions électriques Charge (dont le directeur est... Denis Sverdlov).

Le test en situation réelle laissa sur sa faim les spectateurs présents puisque le véhicule de présentation n'effectua qu'un seul tour de circuit, soit 1,9 kilomètre, et ce à vitesse réduite.Cependant l'impact médiatique fut au rendez-vous et les réglages à venir sur les futurs circuits (à commencer par Berlin) vont se succéder pour aboutir à une compétition en bonne et due forme. Rendez-vous à Berlin le 10 juin pour la prochaine expérimentation. L'objectif d'une course animée par 100% de Robocars demeure encore assez éloignée, mais chaque tour de piste sur l'asphalte permet de se rapprocher de l'objectif visé.



Tiré du communiqué officiel suite à la démonstration effectuée à Paris :

Roborace today showed their self-driving Robocar on the city streets of Formula E’s Paris ePrix. The Robocar is the first driverless car on the streets of Paris.

The driverless race car performed a demonstration for the crowds at Les Invalides in the French capital and wowed the fans with a successful showcase of its autonomous capabilities. The demonstration saw the car negotiate its way around 14 turns of the 1.9km circuit without a human in the vehicle entirely self-driven by autonomous software.

Roborace CEO Denis Sverdlov said, “We are extremely proud and excited to see the Robocar perform this demonstration in front of all the fans in Paris. It is another major milestone on this incredible journey. The team has worked so hard to get us to this point in a short amount of time, the car is alive and it has emotion and its own personality already. Roborace is the only company in the world right now testing driverless technologies on city streets without a human in the car – this is something truly unique.” 


The Robocar is designed by Daniel Simon, the automotive futurist who creates vehicles for Hollywood sci-fi blockbusters including Tron Legacy and Oblivion, It weighs 1000kg and measures 4.8m long and 2m wide. It has 4 motors of 300kW each, a 540kW battery and is capable of speeds over 200mph. The car uses a number of technologies to ‘drive’ itself including 5 lidars, 2 radars, 18 ultrasonic sensors, 2 optical speed sensors, 6 AI cameras, GNSS positioning and is powered by Nvidia’s Drive PX2 brain, capable of up to 24 trillion A.I. operations per second to be programmed by teams’ software engineers using complex algorithms.

Pour rappel, Denis Sverdlov est le concepteur du premier mobile russe, le YotaPhone, et PDG de la société Kinetik (évoqué dans La cyberstratégie russe paru aux éditions Nuvis).

Pour plus d'informations, se rendre sur le site officiel :
http://roborace.com/